D’abord un petit rappel : un nouveau sondage Toluna/Harris interactive pour M6 et RTL vient de refermer la trêve estivale des sondeurs pour la présidentielle de 2027. Notre modèle de prédiction a été mis à jour et il profite essentiellement à Marine Le Pen dont les chances de gagner passent de 63 à 75 %, tandis que celles d’Edouard Philippe passent de 29 à 18 %. Si Jean-Luc Mélenchon progresse de 1 point dans les intentions de vote du premier tour, le modèle n’enregistre qu’une augmentation de ses chances de victoire de 4,1 à 4,5 %
Les sondages de la présidentielle de 2017 ont laissé le souvenir d’un succès. Ils avaient identifié les deux finalistes du premier tour. Ils avaient annoncé la victoire d’Emmanuel Macron au second. Le résultat essentiel était donc là : le bon duel, puis le bon président.
Ce souvenir dit moins de choses sur les sondages que sur la manière dont nous les jugeons.
Le 4 mai 2017, trois jours avant le second tour, Odoxa, Elabe et OpinionWay publient leur dernière estimation. Les trois instituts ont interrogé des personnes différentes, dans des échantillons différents : 998 pour le premier, 1 009 pour le deuxième, 1 500 pour le troisième.
Ils donnent pourtant exactement le même score à Emmanuel Macron : 62 %. Ipsos publie 61,5 % le même jour. Aucun des dix derniers sondages ne dépasse 63 %.
Emmanuel Macron obtient finalement 66,1 %.
Les sondages n’avaient pas seulement sous-estimé sa victoire. Ils s’étaient presque tous trompés de la même manière.
Cela n’a pas provoqué de grand procès des méthodes. Le vainqueur était le bon : l’essentiel semblait sauf. Quelques analystes étrangers ont bien relevé l’anomalie, mais elle n’est pas devenue le souvenir collectif de l’élection.
Nous avons le réflexe inverse lorsque deux sondages se contredisent. Alors, les titres interrogent les méthodes, les candidats dénoncent les redressements et les sondeurs doivent expliquer pourquoi leur chiffre n’est pas celui du voisin. L’histoire politique française en offre des exemples depuis plus d’un demi-siècle.
Cette asymétrie nous fait mal lire les sondages. Un désaccord n’est pas nécessairement un défaut. Un accord n’est pas nécessairement une confirmation.
Première règle : deux bons sondages peuvent se contredire
Un sondage n’interroge pas tout l’électorat. Il en prélève un échantillon. Deux instituts qui travaillent parfaitement, le même jour et sur la même population, ne sélectionneront pas exactement les mêmes personnes. Ils ne devraient donc pas toujours obtenir le même résultat.
Imaginons deux enquêtes de 1 000 personnes dans une course très serrée. La première trouve un candidat à 49 %, la seconde à 51 %. Politiquement, leurs conclusions paraissent opposées : l’une le donne perdant, l’autre gagnant. Statistiquement, elles racontent presque la même chose : la course est trop serrée pour désigner un favori certain.
C’est la première difficulté de lecture. Nous transformons quelques points d’écart en verdicts — « untel gagne », « untel passe devant » — puis nous nous étonnons que deux verdicts se contredisent. Mais ce sont parfois les titres qui s’opposent davantage que les mesures.
À l’incertitude de l’échantillon s’ajoutent les différences de méthode : choix des personnes interrogées, formulation des questions, estimation de la participation, correction des électorats qui répondent moins que les autres. Ces différences devraient produire encore un peu de dispersion.
Le désaccord entre instituts n’est donc pas un bruit qu’il faudrait toujours faire disparaître. Il peut être l’information principale.
Quand les sondages divergent, tout le monde demande pourquoi
1969 : un sondage accusé de faire pression
Le 1er juin 1969, Georges Pompidou et Alain Poher se qualifient pour le second tour. La veille, le comité de soutien de Poher proteste contre la publication par France-Soir d’un dernier sondage de l’IFOP. Il y voit une méthode s’apparentant davantage à « un moyen de pression » qu’à une information objective. Il souligne aussi les différences qu’il juge surprenantes avec les chiffres d’un autre institut.
Dans sa réponse publiée par Le Monde, France-Soir défend une pratique d’information : le journal publie les sondages de l’IFOP tels qu’ils lui parviennent, quels qu’en soient les résultats. Les écarts entre instituts, explique-t-il, peuvent venir de dates et de techniques d’entretien différentes.
La réaction est déjà celle que nous connaissons : si deux chiffres divergent, l’un d’eux doit se justifier. Le désaccord est lu comme un soupçon avant d’être lu comme une mesure de l’incertitude.
1981 : deux sondages, deux présidents
Le 19 février 1981, Le Monde juxtapose deux enquêtes dans un même titre. La Sofres donne François Mitterrand vainqueur du second tour avec 52 %. Public S.A. prévoit la réélection de Valéry Giscard d’Estaing avec 51 %.
Deux présidents différents : la contradiction politique est spectaculaire. Mais les estimations de Mitterrand ne sont séparées que de trois points, dans une course proche de 50-50. C’est exactement la situation où deux échantillons peuvent raisonnablement basculer de part et d’autre de la majorité.
La même campagne produira des écarts beaucoup plus difficiles à attribuer au hasard. En avril, deux enquêtes d’environ 5 000 personnes diffèrent de trois points sur Giscard. Sur de tels effectifs, c’est énorme. La Commission des sondages publie une mise au point et invoque les conditions d’enquête, l’expérience des instituts et les redressements appliqués aux résultats bruts.
Cet épisode montre les deux lectures possibles. Parfois, des sondages qui désignent deux vainqueurs différents ne sont pas réellement incompatibles. Parfois, leur écart révèle bien une différence de méthode. Dans les deux cas, le désaccord déclenche l’enquête.
2006 : « Je ne sais pas quoi dire »
Les 12 et 13 octobre 2006, l’IFOP et TNS Sofres réalisent deux enquêtes sur des échantillons de l’ordre de 1 000 personnes. L’IFOP donne Nicolas Sarkozy vainqueur d’un second tour contre Ségolène Royal, 53 % contre 47 %. TNS Sofres donne la réponse inverse : Royal l’emporterait avec 51 %.
L’article du Monde qui compare les deux enquêtes pose la question dès son titre : « Pourquoi deux sondages faits le même jour donnent-ils des intentions de vote contradictoires ? »
Frédéric Dabi, alors directeur des études d’opinion à l’IFOP, commence par reconnaître : « Je ne sais pas quoi dire… » Puis viennent les explications : les méthodes sont proches, mais pas identiques ; chaque institut possède ses recettes de redressement ; les électeurs certains d’aller voter et de leur choix ne sont pas traités comme les autres ; un second tour hypothétique, six mois avant l’élection, est particulièrement fragile.
Ce sont de bonnes explications. Mais le point de départ mérite d’être retourné. Les deux sondages n’étaient séparés que de quatre points sur le score de Royal. Leurs échantillons et leurs méthodes pouvaient produire cet écart sans qu’aucun des deux soit absurde. L’information commune aux deux enquêtes était moins « qui va gagner ? » que « aucun candidat ne domine clairement ».
2012 : chaque camp choisit son sondage
En mars 2012, deux enquêtes réalisées presque simultanément racontent à nouveau deux campagnes différentes. L’IFOP place pour la première fois Nicolas Sarkozy devant François Hollande au premier tour, 28,5 % contre 27 %. TNS Sofres maintient Hollande en tête, 30 % contre 26 %. Au second tour, l’une donne Hollande à 54,5 %, l’autre à 58 %.
Le récit publié à l’époque est révélateur. L’UMP accueille la première enquête avec euphorie ; la seconde redonne des couleurs aux socialistes. Puis on cherche ce qui peut expliquer le « grand écart » : différences dans les données brutes, redressements différents, tendance de certains instituts à lisser une évolution que d’autres accentuent.
Ici encore, la contradiction est traitée comme un problème à résoudre. Elle était pourtant utile au lecteur. Elle signalait qu’une partie de la « dynamique » commentée chaque jour dépendait de choix de mesure et d’interprétation. La bonne conclusion n’était pas de choisir son institut préféré, mais de réduire la confiance accordée à chaque récit.
2017 : quand l’accord n’a pas suscité les mêmes questions
En 2017, le phénomène inverse est visible avant même de sortir une calculatrice.
À six jours du premier tour, quatre instituts terminent leur terrain le même jour et créditent Benoît Hamon du même score. Le Cevipof a interrogé 8 274 personnes, OpinionWay 2 423, Kantar Sofres 1 530, Elabe 1 170. Des échantillons allant du simple au septuple, constitués séparément. Les quatre publient 8,0 %.
Douze jours plus tôt, Odoxa, Elabe et Harris Interactive avaient déjà publié le même chiffre pour lui : 9,0 %.
François Fillon offre un autre exemple. Entre la fin février et la mi-avril, l’archive contient 60 estimations de son score. Cinquante-huit tiennent entre 17 et 20 %. Dès le 21 avril, le spécialiste des sondage américain Harry Enten remarquait qu’une telle stabilité était très difficile à expliquer par le seul hasard.
J’ai étudié ce phénomène dans 1 534 sondages présidentiels français publiés depuis 1965. Pour chaque élection suffisamment documentée, j’ai comparé le désaccord réel entre instituts à celui que produiraient des échantillons indépendants de même taille.
Le résultat est important par sa mesure : les instituts français ne s’accordent pas toujours trop. La plupart des élections ne présentent rien d’anormal. En 1981, 1988 et au premier tour de 2022, les sondages se contredisent même davantage que ne le voudrait le seul hasard de l’échantillonnage. 1995 va dans le sens d’un resserrement, sans permettre de conclure.
2017 est la seule élection qui sorte clairement du lot, aux deux tours.
Au second tour, un accord au moins aussi étroit n’apparaîtrait par hasard qu’un peu plus d’une fois sur cent. Une vérification limitée aux sondages achevés le même jour aboutit à la même conclusion. Il ne s’agit donc pas seulement de plusieurs instituts ayant suivi ensemble un mouvement réel de l’opinion.
La moyenne des dix derniers sondages donnait 61,2 % à Emmanuel Macron. Le résultat fut 66,1 %. L’erreur atteint 4,9 points sur son score et 9,8 points sur l’écart entre les deux finalistes. Le sondage le plus favorable à Macron le sous-estimait encore de 3,1 points.
Pourquoi cet épisode n’est-il pas entré dans la mémoire des grands échecs sondagiers ? Parce que Macron avait gagné, comme prévu. Au premier tour, Macron et Le Pen s’étaient qualifiés, comme prévu. Selon le barème implicite du débat public, les sondages avaient donc réussi l’examen.
Ce barème est beaucoup trop pauvre.
Une enquête peut identifier le bon vainqueur et donner une image trompeuse de la course. À 61-39 comme à 66-34, le gagnant est le même ; l’état de l’opinion ne l’est pas. Une erreur de près de dix points sur l’écart entre les candidats devrait changer ce que nous pensons de la précision de la mesure, même si elle ne change pas le nom du président.
Ce que l’accord fait disparaître
Le resserrement ne rend pas automatiquement les sondages faux. Le premier tour de 2017 était lui aussi anormalement consensuel, mais les scores finaux furent plutôt bien estimés. À l’inverse, les instituts divergeaient franchement en 2022 sans éviter plusieurs erreurs importantes.
Le problème est ailleurs : trop d’accord efface le signal d’alerte.
Quand l’IFOP et TNS Sofres donnaient deux vainqueurs différents en 2006, le lecteur comprenait immédiatement que le second tour restait incertain. Quand dix instituts situaient Macron entre 59 et 63 % en 2017, leur accord donnait au contraire l’impression d’une mesure verrouillée.
Or plusieurs sondages ne constituent des confirmations indépendantes que si leurs erreurs le sont aussi. Des instituts qui recrutent de manière proche, posent les mêmes questions et corrigent leurs échantillons à partir des mêmes votes passés peuvent partager une partie de leurs biais. Dix chiffres semblables ne valent alors pas dix preuves distinctes.
Cette fausse assurance se propage facilement. Les commentateurs décrivent une course stable. Les campagnes adaptent leur stratégie. Les modèles de prévision resserrent leur incertitude. Tout le monde voit le consensus ; personne ne voit plus ce qui aurait dû le faire respirer.
Du résultat brut au chiffre publié
La convergence n’implique pas que les instituts copient leurs concurrents. Elle peut naître de décisions parfaitement professionnelles.
Les sondeurs ne publient pas directement les réponses recueillies. Ils les redressent parce que les personnes qui acceptent de répondre ne représentent pas parfaitement l’électorat. Elles déclarent plus souvent avoir voté qu’avoir été abstentionnistes. Certains votes sont mieux assumés ou mieux mémorisés que d’autres. Publier les données brutes telles quelles ne serait pas plus honnête : ce serait publier une population qui n’existe pas.
Mais il faut choisir comment corriger l’échantillon. Une notice d’OpinionWay du printemps 2017 présente le même sondage sous neuf pondérations différentes, toutes défendables. Selon celle qui est retenue, Emmanuel Macron se situe entre 22 et 28 %, François Fillon entre 17 et 22 %, Marine Le Pen entre 19 et 23 %.
À partir de ces estimations, l’institut doit publier un chiffre unique.
Un sondeur français décrivait en 2004 comment cette latitude pouvait servir à lisser une évolution. Si différentes pondérations faisaient passer un candidat de 2 à 4 %, il publiait 3 %, puis attendait la vague suivante avant de valider la hausse.
Ce réflexe peut sembler raisonnable. Un mouvement isolé est peut-être un accident d’échantillonnage. Mais si chaque institut hésite à publier l’atypique, les accidents disparaissent des résultats visibles. Or quelques valeurs atypiques sont précisément ce que des enquêtes indépendantes devraient produire.
L’incitation professionnelle va dans le même sens. Un institut qui se trompe avec neuf concurrents partage le blâme. Celui qui publie seul un chiffre spectaculaire et se trompe restera associé à son erreur. Le consensus est confortable, même lorsqu’il est faux.
Cela ne prouve pas que le redressement a causé le resserrement de 2017, ni qu’un alignement était délibéré. Le test mesure un résultat publié, pas une intention. Il montre seulement que la latitude existe et que les incitations récompensent rarement celui qui s’éloigne du groupe.
Cinq réflexes pour mieux lire les sondages
Le but n’est pas de rejeter les sondages. C’est d’en tirer l’information qu’ils contiennent réellement.
Ne transformez pas immédiatement un chiffre en vainqueur. À 49 % contre 51 %, un sondage ne dit pas nécessairement qui gagnera. Il dit d’abord que la course est serrée. Les titres binaires font disparaître l’incertitude.
Regardez la fourchette entre instituts. Si plusieurs enquêtes comparables donnent un candidat entre 20 et 27 %, l’écart n’est pas un embarras à moyenner au plus vite. Il indique que son niveau est difficile à mesurer. À l’inverse, une fourchette étonnamment étroite ne garantit pas la précision.
Comparez ce qui est comparable. Les dates de terrain, la liste des candidats testés, la formulation de la question et les hypothèses de participation comptent. Deux sondages publiés le même jour peuvent porter sur des périodes ou des scénarios différents.
Pour suivre une évolution, privilégiez une série cohérente. Le passage de 24 à 26 % chez le même institut, avec la même méthode, est plus lisible que la comparaison d’un 24 % chez l’un et d’un 26 % chez l’autre. Et une hausse devient plus crédible lorsque plusieurs séries la détectent séparément.
Après le vote, ne jugez pas seulement le podium. Demandez de combien les scores et les écarts ont été manqués, si tous les instituts se sont trompés dans le même sens, et si l’incertitude publiée était à la hauteur de l’erreur finale. Prédire le bon vainqueur est utile. Ce n’est pas une mesure suffisante de la qualité d’un sondage.
La bonne question
En 1969, 1981, 2006 et 2012, des sondages divergents ont immédiatement appelé des explications. Cette vigilance n’était pas absurde : les contradictions peuvent révéler des méthodes différentes, des redressements discutables ou une opinion en mouvement.
Mais elles peuvent aussi être le comportement normal de mesures indépendantes. Et leur disparition peut être plus trompeuse que leur présence.
2017 ne mérite donc pas d’être relu comme une élection où « les sondages avaient vu juste » ou, à l’inverse, comme la preuve que les sondeurs manipulent leurs résultats. Son enseignement est plus simple : les sondages avaient identifié le vainqueur tout en sous-estimant leur propre incertitude.
Quand deux enquêtes se contredisent, nous demandons spontanément laquelle s’est trompée. Il faudrait parfois commencer par une autre question : qu’est-ce que leur désaccord nous apprend ?
Et quand elles disent toutes la même chose, ne pas oublier celle-ci : comment des mesures indépendantes peuvent-elles être aussi parfaitement d’accord ?
Note méthodologique
L’analyse porte sur 1 534 sondages présidentiels français réalisés par 23 instituts entre 1965 et 2027, soit environ 25 000 intentions de vote relevées candidat par candidat. Pour chaque tour mesurable, je retiens le dernier sondage de chaque institut dans les trois dernières semaines. Les candidats doivent être crédités d’au moins 5 % et mesurés par au moins quatre instituts.
La dispersion observée est comparée à celle d’échantillons aléatoires indépendants de même taille. La tendance temporelle est retirée afin de ne pas confondre un mouvement réel de l’opinion avec un accord entre instituts. Les probabilités sont estimées par 40 000 simulations qui tiennent compte du fait que les scores des candidats d’un même sondage se partagent 100 %.
Ce repère est volontairement simple : les sondages français utilisent des quotas, des panels et des pondérations, pas un tirage aléatoire parfait. Le test établit donc un resserrement par rapport à ce repère ; il n’en identifie ni la cause ni l’intention.
Neuf tours seulement offrent assez de données comparables. Les probabilités ne sont pas corrigées pour le fait que ces neuf tours sont examinés ensemble : les résultats de 2017 doivent être lus comme un signal, pas comme la preuve d’un comportement délibéré. Une seconde analyse limitée aux sondages achevés le même jour aboutit à la même conclusion.
Principales sources


