Il reste un peu plus de huit mois avant le premier tour de la présidentielle. Les sondages s’accumulent : nous en avons archivé 51 vagues pour ce cycle, testant 105 configurations de candidatures différentes. Et aucune de ces enquêtes ne répond à la question que tout le monde se pose : qui va gagner ?
Un sondage n’est pas une prévision
Un sondage mesure une intention déclarée, aujourd’hui, dans une hypothèse donnée. Une prévision répond à une autre question : compte tenu de tout ce que l’on sait, quelle est la probabilité que chaque candidat soit élu président en avril 2027 ? Entre les deux, il y a plusieurs différences :
Le temps. Les sondages se trompent, soit individuellement, soit tous à la fois (comme en 1995 ou 2002), et on sait de combien. En reconstituant l’historique complet — 1 472 sondages sur les onze présidentielles de 1965 à 2022 — on mesure l’erreur typique : environ ±6 à 7 points pour un favori à neuf mois du scrutin, autour de ±2 points la veille. À J-250, un candidat donné à 33 % peut finir à 27 comme à 39.
La performance. Un sondage est par definition une approximation dont la qualité dépend de l’échantillonnage et des méthodes de redressement appliquées par les sondeurs. Combiner plusieurs sondages indépendants en corrigeant les biais de chaque sondeur permet d’obtenir une meilleure prévision comme l’ont montré certaines études.
Une avance n’est pas une probabilité. Si les sondages déterminent qu’un candidat a deux points d’avance sur son concurrent, sa probabilité de gagner est quasi-équivalente à celle de tirer à pile ou face (50 %) ; dix points d’avance, c’est une quasi-certitude. Un pourcentage d’intentions de vote ne dit rien de cette différence — une probabilité, si.
L’élection a trois étages. Qui sera effectivement candidat ? Qui sera au second tour ? Qui gagnera le duel ? Un sondage de premier tour n’éclaire que le deuxième. Il faut un modèle pour empiler les trois.
Ce type de modèle est courant aux États-Unis depuis 20 ans — notamment ceux de FiveThirtyEight, Nate Silver, The Economist, qui avait d’ailleurs produit une prévision pour la présidentielle française de 2022. En France, aucun média n’en publie. C’est ce qui nous a décidés.
Comment ca marche ? en trois étapes
1. Agréger les sondages. Tous les sondages publiés pour 2027 sont combinés en un indice par candidat, en corrigeant les penchants propres à chaque institut et les écarts entre hypothèses testées. Un sondage récent et large pèse plus qu’un vieux sondage étroit — mais c’est le modèle qui le décide, pas nous.
2. Apprendre du passé. Le modèle est nourri de l’historique complet des présidentielles depuis 1965 : tous les sondages que nous avons pu archiver, et les résultats réels. Pour le tester, on lui cache une élection passée et on lui demande de la prédire, puis on compare. C’est ce qui permet de mesurer la qualité du modèle — et c’est le juge de paix : une idée n’entre dans le modèle que si elle améliore la prédiction de chaque scrutin, pas seulement la moyenne.
Cette barre est haute : plus de quatre-vingts pistes ont été construites, mesurées, puis écartées parce qu’elles ne passaient pas ce test. L’exemple le plus parlant est celui des fondamentaux économiques — chômage, inflation, pouvoir d’achat. L’idée est intuitive et les modèles américains s’en servent. Testée ici, elle échoue : toutes les spécifications prédisent moins bien qu’en n’en tenant aucun compte. La raison est française — nos écarts d’un scrutin à l’autre sont dominés par la recomposition politique. 1995 et 2007 partent de fondamentaux presque identiques et donnent l’un l’effondrement du camp sortant, l’autre sa victoire.
3. Simuler l’élection 50 000 fois. Plutôt que de chercher une formule, on rejoue l’élection : chaque simulation tire au sort qui se présente, ajoute aux sondages une erreur de l’ampleur observée dans le passé, puis rejoue le second tour. Les duels s'appuient d'abord sur les sondages d'hypothèses de second tour, complétés par des reports de voix mesurés dans les enquêtes menées les jours de scrutin réels — recalés sur les résultats officiels, et confrontés à nos propres estimations bureau de vote par bureau de vote. « 64 % de chances d’être élu » veut dire : élu dans 32 000 scénarios sur 50 000.
Ce que le modèle prédit aujourd’hui
Le chiffre de Le Pen surprend, et il mérite d’être expliqué — parce qu’il ne veut pas forcément dire ce qu’on croit.
Le modèle ne dit pas qu’elle est en position de force dans un duel donné. Face à Édouard Philippe, les sondages de second tour la donnent à 50,0 % en moyenne — dix vagues, six instituts : un pile ou face. Mais Philippe n’atteint le second tour que dans 55 % des scénarios. Dans les autres duels — et notamment face à Mélenchon, où les hypothèses testées la placent autour de 68 % — elle l’emporte largement.
Sa probabilité de 64 % vient donc de deux choses : une qualification quasi certaine (98 %), et une distribution d’adversaires qui lui est favorable. Plus de la moitié de ses chances de victoire proviennent de duels contre quelqu’un d’autre que Philippe.
Le modèle ne dit pas non plus que c’est plié. Il donne 34 % de chances que le candidat arrivé en tête au premier tour ne soit finalement pas élu, et 40 % que le duel du second tour ne soit pas celui qui paraît aujourd’hui le plus probable.
Des angles morts
Un modèle publié sans ses faiblesses est un modèle qu’il faut lire avec méfiance. Voici les nôtres.
Il ne connaît que les candidats que les instituts testent. Trente-sept personnalités apparaissent dans les sondages 2027 ; vingt-deux sont trop peu mesurées pour être modélisées, dont plusieurs qui pèsent 5 % ou plus quand on les teste — François Ruffin, Gérald Darmanin, François Bayrou, Sébastien Lecornu, Xavier Bertrand. Or l’histoire nous invite à être prudent : en 1995, à la distance exacte qui nous sépare du scrutin, Lionel Jospin n’apparaissait dans aucun sondage. Le créneau socialiste était occupé par Jacques Delors, qui renonça en décembre. Jospin n’apparait dans les sondages qu’à compter du 6 janvier et arrive néanmoins en tête du premier tour.
Jean-Luc Mélenchon bénéficiera-t-il d’un “front républicain” ? Deux versions s’opposent : les sondages, qui lui donnent ~30 % des suffrages dans un duel face à Marine Le Pen, alors que les reports constatés lors des législatives de 2024 montrent le front a mieux fonctionné (~48 % pour les candidats LFI opposés à un candidat RN). Le modèle ne fait pas la moyenne de ces deux options : il les tire au sort, avec 30 % de chances pour le scenario « législatives 2024 ». C’est un choix éditorial assumé, et il est décisif — poussé à 100 %, les chances de Jean-Luc Mélenchon d’être élu président de la République passeraient de 4 % à 12 %.
Le silence d’août
Pourquoi lancer ce modèle aujourd’hui ? C’est le meilleur argument pour un modèle de prévision.
Aucun sondage présidentiel n’est paru depuis le 10 juillet — plus d’une mois de silence complet. Ce n’est pas une anomalie : c’est le trait le plus régulier du calendrier français. À la même distance du scrutin, chaque cycle a son trou estival — 65 jours sans sondage en 1994, 62 en 1987, 57 en 2016, 53 en 2001, 50 en 2006. Les instituts s’arrêtent mi-juillet et reviennent fin août/début septembre.
Ce mois de silence est précisément le moment où un modèle sert à quelque chose. Un sondage périmé reste un sondage périmé. Une prévision, elle, sait de combien elle vieillit : l’incertitude s’élargit mécaniquement chaque jour où aucune information nouvelle n’arrive. C’est le paramètre le plus discret du modèle, et c’est celui qui travaille en ce moment.
Une note pour finir sur les données : cette présidentielle est déjà plus sondée que les deux précédentes. À la même distance du scrutin, nous comptons 49 vagues de premier tour pour 2027, contre 41 en 2016 et 36 en 2021. Les instituts ont commencé quatre ans et demi avant le vote — du jamais-vu.
Ce qui manque n’est donc pas le volume, mais la variété : à plus de trente candidats potentiels, les instituts ne testent qu’une poignée de configurations. C’est exactement la limite décrite plus haut — le modèle ne sait estimer que ce qu’on mesure.
Comparer avec les marchés de prédiction
Les marchés de prédiction sont un outil relativement nouveau mais déjà très utilisés par les médias aux États-Unis. S’ils sont interdits en France, ca n’empêche pas les acteurs extérieurs de parier sur l’élection française. Sur Polymarket, 119 millions de dollars ont été misés. Il est donc intéressant de comparer les prévisions de notre modèle aux “prix” que lui attribue le marché :
Sur Édouard Philippe, accord quasi parfait. Sur les deux autres, un gouffre — que l’on retrouve sur Kalshi, l’autre grand marché. Il se décompose en trois parties :
Le risque de candidature. Polymarket cote séparément la présence sur la ligne de départ : Le Pen y est à 85,5 %, Philippe à 81,5 %. Notre modèle, lui, la suppose présente à 100 %. À elle seule, cette différence retire mécaniquement une dizaine de points à sa probabilité d’être élue.
Le front républicain. En poussant notre curseur à 100 %, Mélenchon passerait de 3,5 % à environ 11 % — soit à peu près le prix du marché. L’essentiel de l’écart sur Mélenchon s’explique par ce seul paramètre.
Le crédit accordé aux sondages de duel. Le résidu suggère que les marchés estiment que les sondages de second tour sous-estiment le vote anti-RN. Une correction de 4 points ferait tomber notre chiffre de 64 % à environ 50 %.
Qui a raison ? Nous n’en savons rien — c’est tout l’intérêt d’avoir les deux. Mais le désaccord est lisible, paramètre par paramètre, et c’est ce que nous voulions : publier non seulement un chiffre, mais les hypothèses qui le produisent.


