Dimanche 25 octobre, Marine Le Pen a lancé sa quatrième campagne présidentielle à Orléans, après celles de 2012, 2017 et 2022. Son père en avait disputé cinq avant elle. À force de voir les Le Pen perdre, on pourrait finir par croire qu’ils ne peuvent pas gagner. Mais cette neuvième candidature familiale se présente dans un rapport de force très différent des précédentes. Les sondages la placent aujourd’hui en grande favorite et pourtant beaucoup peinent à l’imaginer l’emporter, tout comme de nombreux Américains jugeaient une victoire de Trump impossible en 2016. L’ensemble des dernières enquêtes décrit une candidate qui domine la course, avec une marge considérable sur chacun de ses concurrents. À six mois du scrutin, Marine Le Pen dispose de la plus forte avance sur son poursuivant de toutes les présidentielles depuis 1981.
Certes, plusieurs favoris à six mois de l’échéance ont fini par s’incliner, voire par ne pas figurer au premier tour — à l’image de Valéry Giscard d’Estaing, Alain Juppé ou Jacques Delors. Mais l’avance actuelle de Marine Le Pen a déjà résisté à sa condamnation, aux révélations sur les écrits antisémites attribués à Jordan Bardella et aux premières semaines de campagne de ses adversaires. Elle s’accompagne désormais d’un avantage au second tour, là où le RN butait jusqu’ici. Certains instituts (Ipsos BVA et Verian/ex-Kantar-Sofres) se refusent d’ailleurs pour l’instant à tester le second tour, jugé trop incertain. Pour comprendre ce qui pourrait encore la faire perdre, il faut d’abord prendre la mesure de ce qui la fait gagner aujourd’hui.
Une avance qui dépasse le premier tour
Dans les cinq dernières enquêtes — Ifop, OpinionWay, Toluna Harris Interactive, Ipsos et Cluster17 — Marine Le Pen obtient entre 30,5 et 38 % des intentions de vote au premier tour. Sur les 21 configurations testées, elle devance le deuxième candidat de 11 à 22 points. Les noms changent, les candidatures se cumulent ou se retirent : elle reste largement devant.
La convergence des enquêtes donne toute sa force au constat. Cinq instituts, des listes de candidats différentes, et partout au moins onze points d’avance : aucun des scénarios testés dans ces dernières vagues ne décrit un premier tour serré pour elle. Notre tendance agrégée la situe autour de 35 % au 26 octobre. Les désaccords entre instituts portent sur l’ampleur de sa domination et sur l’incertitude quant au deuxième, sans remettre en cause sa très large première place.
Pour Marine Le Pen, le changement décisif apparaît au second tour. Dans les dernières vagues des trois instituts qui ont récemment évalué ses principaux duels, elle bat aussi bien le candidat du centre que les deux principaux candidats de gauche.
Même face à Philippe, le plus proche dans deux de ces trois enquêtes, son avance atteint douze à quatorze points. Il faudrait donc un mouvement substantiel pour inverser le résultat. Attendre simplement que le second tour remette les choses dans l’ordre habituel revient à supposer ce mouvement déjà acquis.
La solidité de cette position frappe d’autant plus que les occasions de décrocher ont été nombreuses. Le 7 juillet, la cour d’appel a confirmé sa culpabilité dans l’affaire des assistants parlementaires européens tout en réduisant sa peine d’inéligibilité, lui permettant de concourir. Fin septembre, Mediapart a attribué à Bardella des écrits antisémites, qu’il conteste. Ces affaires n’ont pas provoqué d’effondrement de ses intentions de vote. Cela ne garantit pas que ces affaires resteront sans effet à l'avenir, mais force est de constater que le rapport de force demeure intact.
Cette force électorale s’appuie aussi sur une popularité qui dépasse le seul choix d’un bulletin. Dans les sept baromètres politiques d’octobre présents dans notre archive, Le Pen et Bardella occupent les deux premières places dans six d’entre eux, avec des égalités dans certains classements. Chez Ifop-Fiducial, ils sont quatrième et cinquième.
Les questions diffèrent, mais les deux noms reviennent. Qu'il s'agisse de la satisfaction de les voir accéder à l'Élysée (32 à 33 % chez Ipsos), d'image positive (37 % chez Elabe) ou de sympathie (37 à 38 % chez Odoxa), le tandem affiche des niveaux remarquablement homogènes. Aucun de ces chiffres ne représente une majorité de Français ; leur force est d’arriver devant leurs concurrents dans un paysage politique largement impopulaire.
Il faut toutefois distinguer la hauteur du soutien et son évolution. Bardella perd cinq points dans le tableau de bord Ifop d’octobre et dans celui de Cluster17 où Marine Le Pen perd également 4 points. Les deux dirigeants progressent dans la dernière vague Odoxa, réalisée après le 17 octobre. Les baromètres ne racontent donc pas une ascension ininterrompue : ils montrent un duo qui reste très haut malgré des reculs dans certaines séries.
Leur présence se retrouve jusque dans le classement Ifop des personnalités préférées des Français, seuls politiques parmi les chanteurs, acteurs et sportifs. Dans la dernière édition disponible, réalisée en décembre 2025 pour TF1 et LCI, Bardella est douzième, Le Pen vingt-troisième : ce sont les deux seules personnalités politiques du Top 50. Ce classement demande de choisir dix noms dans une liste proposée ; il mesure une sympathie et une capacité à mobiliser un public, pas une intention de vote. Néanmoins il montre le succès incontestable de la stratégie de dédiabolisation du FN/RN, tout comme le baromètre Verian/Kantar/Sofres d’image du RN/FN.
Les violences confortent-elles son avantage ?
Les événements du 17 octobre ont placé la sécurité au centre du débat. Les enquêtes d’opinion décrivent un terrain favorable à Marine Le Pen : chez Elabe, 39 % des Français lui font confiance pour protéger les personnes et les biens et prévenir les violences, contre 27 % à Retailleau et 23 % à Philippe. Chez Odoxa, 47 % la jugent capable de ramener l’ordre, devant Retailleau à 29 %. Les formulations diffèrent ; le classement converge.
Cela ne signifie pas que les Français rejettent les revendications sociales. Dans la même enquête Elabe, 93 % jugent légitimes celles portant sur le pouvoir d’achat et la vie chère. 70 % considèrent que les violences sont principalement le fait de personnes venues pour les commettre, indépendamment de la mobilisation. Le soutien aux revendications sociales et l'exigence de fermeté face aux violences ne s'excluent donc pas.
Le bénéfice électoral immédiat est moins net. À configuration identique, les évolutions depuis septembre restent contenues dans la marge d'erreur — oscillant d'un léger recul ou d'une quasi-stabilité (Toluna, Ipsos) à une progression modérée (OpinionWay, Cluster17).
On peut donc constater un avantage sur le thème de l’ordre sans lui attribuer une poussée générale dans les intentions de vote. Pour être favorite, Marine Le Pen n’a d’ailleurs pas besoin d’un nouveau bond : son niveau actuel suffit.
Toutes ces enquêtes se sont achevées au plus tard le 22 octobre. Elles éclairent la position dans laquelle elle est arrivée à Orléans, trois jours plus tard ; elles ne mesurent pas l’effet de son meeting.
L’adversaire compte, mais aucun n’est aujourd’hui favori contre elle
La force de Marine Le Pen se nourrit aussi de la faiblesse de ceux qui pourraient lui faire face. Mélenchon reste compétitif pour la deuxième place, y compris lorsque Philippe est seul candidat du centre. Chez Ipsos, il est deuxième dans les quatre hypothèses testées ; chez Cluster17, dans les trois.
Mais se qualifier pour le second tour et y rassembler constituent deux défis bien distincts. Le nouveau baromètre du rejet Cluster17/POLITICO, réalisé du 19 au 22 octobre, mesure 69 % de Français excluant totalement de voter un jour pour Mélenchon, contre 52 % pour Le Pen. C’est trois points de plus qu’en septembre pour le premier, quatre de moins pour la seconde. Le Pen partage avec Glucksmann le plus faible rejet des douze personnalités testées.
Le résultat le plus révélateur porte sur la priorité donnée aux barrages. Lorsqu’ils doivent choisir un seul objectif, 43 % privilégient d’empêcher un pouvoir dominé par LFI et ses alliés, 30 % un pouvoir dominé par le RN, et 14 % le maintien du camp central. Le RN a perdu une partie de sa singularité comme adversaire à empêcher de gouverner. Cela ne fait pas de Le Pen une candidate consensuelle : 52 % de vote totalement exclu reste un rejet majoritaire.
Le RN peut ainsi chercher à apparaître comme le choix le plus rassurant face à Mélenchon. La stratégie de confrontation du dirigeant insoumis lui fournit un contraste utile. Dans l’enquête Ipsos consacrée aux violences, 55 % des Français estiment que LFI a contribué à attiser les tensions. Cela coexiste avec le maintien de son candidat au premier tour : un électorat assez solide pour se qualifier peut rester trop isolé pour gagner.
Il serait néanmoins excessif d’attribuer toute la progression du RN à Mélenchon. Les sondages mesurent ici un rejet comparé, sans isoler ce qui vient de ses prises de position, de leur traitement médiatique ou de convictions plus anciennes. Et Le Pen devance aussi Philippe et Glucksmann dans les duels récents. Une autre affiche réduirait nettement son avance ; elle ne suffirait pas, à rapport de force inchangé, à la battre.
C’est cette combinaison que traduit notre modèle. Dans sa version du 26 octobre, Le Pen atteint le second tour dans environ 99 % des simulations et remporte l’élection dans 85 %. Mélenchon se qualifie dans 49 % des cas, Philippe dans 33 %, Glucksmann dans 12 %. Ces probabilités intègrent l’incertitude sur la campagne et sur les candidatures : elles ne sont ni des scores de sondage ni une garantie. Elles dépendent notamment de nos hypothèses sur les candidats présents et sur les reports de voix. Leur message est néanmoins clair : sa défaite est possible, sa victoire est aujourd’hui beaucoup plus probable.
Ce qui pourrait changer
Le sursaut du front républicain.
Les législatives de 2024 interdisent de l’enterrer trop vite. Les désistements ont réduit fortement le nombre de triangulaires et permis à des électeurs de camps opposés de se retrouver sur un même candidat face au RN. Les enquêtes de reports de voix ont mesuré le phénomène : dans les duels Ensemble–RN, 72 % des électeurs du Nouveau Front populaire au premier tour ont choisi Ensemble au second.
Ce précédent rappelle qu’une menace devenue concrète peut modifier les comportements en quelques jours. Il ne permet pas de transposer mécaniquement des législatives, avec leurs candidats locaux et leurs désistements, à un duel présidentiel national. Mais il laisse ouverte la possibilité d’un rassemblement que les réponses recueillies six mois avant l’échéance ne captent pas encore pleinement.
Le barrage n’a d’ailleurs pas besoin d’être intact pour peser. Des électeurs qui ne souhaitent pas la victoire de Philippe ou de Glucksmann pourraient quand même les préférer à Le Pen. L’enjeu est de savoir combien se déplaceront et exprimeront ce choix. Un taux de rejet, même majoritaire, ne donne pas la réponse : ceux qui rejettent une candidate peuvent aussi rejeter son adversaire, s’abstenir ou voter blanc.
Le cas Mélenchon concentre cette incertitude. Les sondages de second tour décrivent aujourd’hui une défaite écrasante. Des reports inspirés de ceux observés face aux candidats LFI aux législatives de 2024 le rapprocheraient en revanche de la parité. Toute la question est de savoir si des électeurs ayant voté pour un candidat insoumis local feraient le même choix pour porter Jean-Luc Mélenchon à l’Élysée. Notre modèle réserve déjà 30 % des simulations de ce duel à un régime de reports inspiré de 2024 : sa prévision favorable à Le Pen intègre donc la possibilité d’un sursaut du barrage.
La crédibilité gouvernementale et économique.
Marine Le Pen a déjà rencontré cette difficulté lors des débats présidentiels. En 2017, 63 % des téléspectateurs interrogés par Elabe avaient jugé Macron plus convaincant, contre 34 % pour elle. En 2022, le rapport était encore de 59 % contre 39 %, malgré une prestation moins désordonnée. Ces enquêtes évaluent les débats, sans mesurer à elles seules leur effet sur le vote. Elles rappellent que l’exercice peut exposer des faiblesses que les meetings laissent hors champ.
Son projet économique offre aujourd’hui une prise à ses adversaires. Présentée le 6 octobre, sa trajectoire financière vise 136 milliards d’euros de réduction des déficits en cinq ans. Le chiffrage est contesté : Le Monde relève des contradictions dans le document et des mesures encore imprécises, notamment sur les retraites et l’hôpital. Le RN cherche à convaincre de sa capacité à maîtriser la dette ; annoncer une somme d’économies ne démontre pas qu’elle est réalisable.
La contribution à l’Union européenne en fournit un exemple concret. Le plan prévoit 11,1 milliards d’euros de réduction dès 2027. Guillaume Duval, de l’Institut Jacques Delors, souligne que la France bénéficie aussi des dépenses européennes, en particulier agricoles : si l’État devait remplacer une partie de ces financements, l’économie affichée serait réduite. Le débat porte donc sur ce qui serait effectivement économisé et sur les conséquences des coupes.
Le RN dispose toutefois d’une réponse politique : renvoyer ceux qui invoquent la compétence à leur propre bilan. Après deux quinquennats Macron, la promesse d’une gestion plus sérieuse doit convaincre des électeurs qui jugent aussi les résultats des gouvernements sortants. L’impopularité de l’exécutif ne rend pas le programme du RN plus solide ; elle peut rendre ses défauts moins dissuasifs. Pour que l’argument économique change des votes, il faut qu’un adversaire apparaisse capable de faire mieux.
Une recomposition de l’offre politique.
Un retrait au centre, une candidature qui décolle, une campagne de second tour qui rassemble davantage que prévu : ces possibilités existent. Notre modèle en inclut certaines, avec des probabilités discutables et révisables. Six mois laissent aussi le temps à une favorite de commettre des erreurs, de perdre des soutiens ou de rencontrer une crise qu’aucun questionnaire n’avait anticipée.
On saura que la course change lorsque plusieurs instituts mesureront un recul durable de Le Pen à configuration comparable, lorsque les écarts du second tour se resserreront, ou lorsque les électeurs aujourd’hui sans choix exprimé se mobiliseront contre elle. Ce sont ces mouvements qu’il faudra suivre. À ce stade, les affaires n’ont pas défait son socle, ses adversaires ne se sont pas imposés et le barrage ne suffit plus dans les intentions de vote mesurées. Marine Le Pen peut perdre. Il faut désormais expliquer comment.



