Le 8 juillet 2026, l’Ifop interrogeait 1 075 personnes pour Le Figaro. L’une des questions portait sur le passé : « Pour qui avez-vous voté au premier tour de la présidentielle de 2022 ? » Dans les réponses brutes, 17,4 % citaient Jean-Luc Mélenchon. Après redressement, ils sont 21,5 %.
Le redressement, concrètement, consiste à donner plus de poids à certaines réponses, moins à d’autres, afin que l’échantillon ressemble davantage à la population. Il ne repose pas seulement sur le vote passé : âge, sexe, profession et lieu de résidence entrent aussi dans l’équation. Les ingrédients et leur dosage varient selon les instituts.
Dans cette enquête, ce recalibrage fait passer le souvenir du vote Mélenchon de 17,4 % à 21,5 %. Le glissement de 4,1 montre à quel point cette opération, souvent invisible, peut compter.
Les extrêmes ne sortent pas du cadre de la même façon. Dans les réponses sur le passé, le vote Mélenchon est celui qui doit le plus souvent être relevé ; le vote Le Pen, longtemps emblématique du « vote caché », est désormais plus souvent abaissé. Le contraste ne dit pas qui est « vraiment » extrême : il montre où les méthodes des sondeurs rencontrent le plus de résistance.
La France n’a pas inventé la pondération par vote passé. Mais elle offre une transparence rare de ses effets : depuis 2016, la loi impose le dépôt public des notices techniques des sondages électoraux auprès de la Commission des sondages. Elles permettent, dans certains cas, de comparer les réponses brutes et les réponses redressées.
Nous avons analysé 2 041 notices déposées depuis 2017. Parmi elles, 588 publient la grille qui nous intéresse ici : le souvenir d’un vote de 2017 ou de 2022, avant et après correction. La colonne redressée se situe, en moyenne, à 0,07 point du résultat officiel. L’écart avec la colonne brute mesure, à l’échelle de l’échantillon, la différence entre un souvenir déclaré et un résultat connu.
Avec le temps, va, tout s’en va
Le premier mécanisme est banal, et bien documenté : le souvenir du vote se déforme avec le temps. Vous souvenez-vous avec certitude de votre vote en 2022 ? en 2017 ? Un panel néerlandais de 20 936 personnes, suivi sur 42 vagues, montre que les erreurs de rappel augmentent après l’élection et sont surtout liées aux changements ultérieurs de préférence politique. Une étude australienne observe le même problème au niveau agrégé : l’erreur moyenne du souvenir de vote passe de 2,3 à 3,0 points entre une mesure prise quelques mois après l’élection et une autre prise près de trois ans plus tard.
Mais l’âge du souvenir n’est que le décor, pas toute l’intrigue. Pour une même élection — donc à durée de rappel égale — les écarts ne vont ni dans le même sens ni dans la même proportion. En 2022, le souvenir de Mélenchon doit être relevé de 5,7 points ; celui de Le Pen abaissé de 2,55 points. L’enjeu n’est donc pas seulement l’oubli : c’est cette déformation propre à chaque électorat que nous cherchons à mesurer.
Le redressement par vote passé corrige ainsi à la fois un échantillon, une mémoire et des écarts propres à chaque électorat. Ce n’est pas un défaut propre aux sondeurs français ; c’est le coût d’une information très utile, mais qui vieillit.
Où sont passés les électeurs de Mélenchon ?
Dans notre corpus, le souvenir du vote Mélenchon de 2022 présente l’écart médian le plus élevé de tous les candidats testés : 5,7 points. Cela représente l’équivalent d’environ trois électeurs sur dix absents des réponses brutes, avant toute correction. Il ne s’agit pas de dire que ces électeurs mentent, ni qu’ils ont tous « disparu » individuellement : c’est un écart agrégé entre un échantillon et le résultat du scrutin.
Ce n’est pas le même chiffre qu’une intention de vote, mais l’écho est frappant : dans notre série des derniers sondages avant le premier tour de 2022, Mélenchon est aussi le candidat le plus sous-estimé, de 4,76 points en moyenne.
Le phénomène n’est pourtant ni nouveau, ni réservé à 2022. Pour le souvenir de la présidentielle de 2017, le déficit médian de Mélenchon atteint déjà 4,1 points. La comparaison la plus parlante met les années de scrutin de côté : un souvenir de 2017 vieux de cinq ans présente un écart de 4,6 points ; un souvenir de 2022 vieux de trois semaines seulement, un écart de 1,65 point. À méthode et instituts comparables, c’est l’âge du souvenir qui change.
Le Pen sort-elle encore du cadre ?
Les réponses brutes ne déforment pas tous les votes de la même manière. Un petit candidat a tendance à être surreprésenté, un grand candidat à être sous-représenté : Nathalie Arthaud, à 0,56 % en 2022, ressort à plus du double dans les échantillons bruts. C’est une règle de taille et de mémoire, pas une prise de position.
Le vote Le Pen est pris dans une autre difficulté. Dans les deux derniers seconds tours, les derniers sondages le surestimaient de 4,89 points en moyenne en 2017 et de 3,42 points en 2022. Ces erreurs ne peuvent pas être mises sur le seul compte du redressement — participation et choix de dernière minute comptent aussi — mais elles rappellent que la difficulté à mesurer un vote ne disparaît pas une fois les chiffres corrigés.
Mais certaines asymétries résistent à cette explication générale. Depuis 2023, cinq des six instituts qui publient cette grille trouvent le vote Le Pen de 2022 surreprésenté dans leurs réponses brutes. Ils réduisent donc le poids de ces répondants, de 9 % à 14 % selon l’institut. C’est l’inverse du récit historique associé au redressement politique : celui d’un vote Front national systématiquement sous-déclaré et corrigé à la hausse.
Faut-il y voir une banalisation du vote Le Pen ? C’est une hypothèse que les chiffres ne permettent pas de démontrer ou d’invalider. Ils ne mesurent ni le degré auquel les électeurs jugent le RN « extrême », ni les causes exactes de l’écart : désirabilité sociale, oubli, changement d’opinion et effet d’échantillon se mêlent. Ils établissent un fait plus limité, mais solide : dans les données publiées, le vote Le Pen n’est plus systématiquement le trou noir que les instituts devaient combler.
Les limites du redressement
Le redressement ne dit pas qui est « extrême » et n’explique pas, à lui seul, une erreur de sondage. Il rapproche simplement un échantillon de repères connus. Mais il rend visible une fragilité : certains électorats demandent davantage de corrections — et parfois des corrections dont le sens finit par s’inverser. Chaque institut combine plusieurs variables et ses propres choix de pondération.
Son importance est ailleurs. Un sondage électoral ne part jamais de zéro : il transporte une image reconstruite de l’élection précédente afin de calibrer une estimation de la suivante. Plus l’élection de référence s’éloigne, plus cette image devient une matière à arbitrage méthodologique.
Ce travail repose sur les six instituts qui publient cette grille ; Elabe, Ipsos et le Cevipof, entre autres, ne la publient pas. Ce n’est donc pas un portrait complet du secteur. Et les chiffres sont des tableaux agrégés, non le suivi d’une même personne entre 2022 et aujourd’hui : pour cela, il faudrait un véritable panel longitudinal.
Reste un paradoxe. Chaque fois qu’un sondage électoral paraît, il ne mesure pas seulement une opinion sur l’avenir. Il corrige aussi un récit du passé — et ce récit, lui aussi, a ses angles morts.


