À la fin de l’été 1994, à huit mois du premier tour, les deux hommes les mieux placés dans les sondages s’appelaient Édouard Balladur et Jacques Delors. Le second ne s’est pas présenté. Le premier a fini troisième. Lionel Jospin, futur vainqueur du premier tour, n’est apparu dans les enquêtes qu’en janvier 1995, 107 jours avant le vote.
Ce n’est pas une exception. Depuis 1995, parmi les 27 personnalités encore mesurées à huit mois d’une présidentielle et créditées d’au moins 15 % en moyenne sur leurs cinq dernières enquêtes, 14 seulement ont figuré sur le bulletin. Une sur deux. Les autres s’appelaient notamment Alain Juppé, Dominique Strauss-Kahn ou Martine Aubry.
Un sondage mesure une élection hypothétique. Or, à huit mois du scrutin, l’hypothèse la plus fragile n’est pas le score : c’est encore la liste des candidats.
Quarante-huit noms, trente-sept testés
La liste officielle ne sera connue qu’en mars 2027, lorsque le Conseil constitutionnel publiera les noms ayant réuni 500 parrainages. Au 30 août, notre décompte recensait 29 candidats déclarés et 19 pressentis : 48 noms en circulation.
Les instituts en ont testé 37 depuis fin 2022. Leur sélection ne recoupe guère le calendrier des déclarations. Éric Zemmour, qui ne s’est pas déclaré, apparaît dans plus de 200 hypothèses de premier tour ; quinze candidats déclarés n’apparaissent dans aucune.
La primaire du « pôle socialiste » offre le cas le plus net. Cinq personnalités ont annoncé vouloir y concourir : Raphaël Glucksmann, Ségolène Royal, Philippe Brun, Jérôme Guedj et Olivier Faure. Deux seulement ont été testées dans les intentions de vote : Glucksmann, très régulièrement, et Faure, très rarement depuis mai. Les trois autres ne l’ont jamais été.
Ce n’est pas un reproche. Une enquête ne peut pas multiplier indéfiniment les listes et les noms. Mais choisir qui mérite d’être testé, c’est déjà exercer un pouvoir sur la campagne.
Choisir une liste, c’est déplacer les scores
Depuis fin 2022, les instituts ont publié plus de 200 hypothèses de premier tour pour 2027. Ces listes ne sont pas des emballages interchangeables : modifier un nom déplace les autres.
On le voit actuellement à droite. Lorsque le candidat du bloc central est Gabriel Attal plutôt qu’Édouard Philippe, Bruno Retailleau est mesuré environ deux points plus haut dans les comparaisons réalisées par un même institut le même jour. Les deux résultats sont légitimes : ils répondent à deux questions différentes. Mais celui du scénario le plus repris finit par devenir « le » score de Retailleau.
Un chiffre d’intention de vote n’existe jamais seul. Il dépend des noms placés autour de lui — et des noms laissés dehors.
Les primaires donnent un élan, pas une garantie
Pour 2027, les mécanismes de sélection restent incertains. Le pôle socialiste organisera un vote en octobre. À droite et au centre, certains réclament une primaire, mais aucun processus commun n’est fixé. En arrière-plan persiste l’idée d’une « primaire des sondages » : attendre, comparer les courbes, puis demander aux moins bien placés de se retirer.
L’histoire ne désigne pourtant aucune méthode supérieure. Les primaires ont parfois choisi le favori des sondages et parfois son rival ; elles ont produit un président, plusieurs défaites et une candidature qui n’a jamais obtenu ses parrainages. Comparer le score d’une primaire au résultat d’avril ne suffit pas : les électorats, les adversaires et les événements ne sont pas les mêmes.
Nous pouvons mesurer quelque chose de plus précis : l’évolution du vainqueur dans les sondages après sa désignation. Sur les sélections disputées pour lesquelles les données sont suffisantes, son score gagne en moyenne 3,4 points dans les 8 à 45 jours suivants. Entre 46 et 120 jours, l’avantage moyen n’est plus que de 0,9 point. À plus long terme, il devient légèrement négatif.
Une primaire offre donc souvent au vainqueur un élan immédiat, rarement durable. Eva Joly en 2011 et Christiane Taubira en 2022 ont même reculé immédiatement ; les hausses de cinq points ou plus observées ailleurs étaient toutes retombées sous ce seuil trois à quatre mois plus tard.
Cette mesure suit un candidat, pas son camp. Elle ne permet pas de dire si une primaire rassemble ou divise durablement une famille politique. Elle montre seulement que l’investiture attire momentanément des intentions de vote sur la personne choisie.
Autre avertissement : à quatre reprises, le sélectorat a écarté le prétendant le mieux placé dans les sondages — Nicolas Hulot en 2011, Alain Juppé en 2016, Manuel Valls en 2017 et Xavier Bertrand en 2021. Les quatre vainqueurs ont ensuite connu une déroute. Mais quatre cas ne font pas une loi : une affaire, une guerre ou la concurrence d’un autre candidat ont chaque fois pesé sur la suite.
La réponse est donc frustrante, mais nette : nos données ne montrent pas que les primaires choisissent mieux. Elles ne montrent pas non plus qu’elles condamnent leur vainqueur. Elles organisent un choix et lui donnent, le plus souvent, un élan bref.
La tentation de la primaire des sondages
Si les partis renoncent à trancher, les sondages pourraient-ils le faire à leur place ? Deux dirigeants d’instituts s’en méfient. Frédéric Dabi, directeur général de l’Ifop, parle d’une « posture délégataire » ; Brice Teinturier, chez Ipsos, y voit un symptôme de l’affaiblissement du politique.
Nos archives donnent une raison simple à leur prudence. À huit mois du vote, l’erreur moyenne d’un sondage sur le score d’un grand candidat est d’environ six points. Et l’écart entre deux rivaux est encore plus fragile, puisque surestimer l’un revient souvent à sous-estimer l’autre.
Les rares précédents montrent qu’un écart de quelques points ne suffit pas à départager sûrement deux candidats d’un même camp. L’histoire offre trop peu de cas comparables — et aucun dans le bloc central actuel — pour fixer un seuil fiable.
Édouard Philippe devance aujourd’hui Gabriel Attal de quatre à six points selon la méthode. C’est une avance, pas un verdict. L’histoire invite d’ailleurs à la prudence : en décembre 1994, Balladur devançait Chirac de dix points avant de finir derrière lui. En décembre 2016, Fillon devançait Macron de douze points et demi dans 24 sondages sur 24 ; quatre mois plus tard, Macron le précédait de quatre points.
Attendre ne résout pas vraiment le problème statistique. En revanche, cela clarifie l’offre. À huit mois des élections passées, environ 20 % des intentions de vote allaient à des personnalités finalement absentes du bulletin. À l’automne, cette part tombait à 13 % ; à la veille des parrainages, à 3 %. Avec le temps, les sondages ne deviennent pas seulement plus proches du vote : ils cessent surtout de mesurer des fantômes.
Mesurer la candidature, pas seulement le vote
Les intentions de vote répondent à la question la plus commentée — « pour qui voteriez-vous ? » — avant que la question préalable soit résolue : « qui sera candidat ? »
D’autres enquêtes mesurent la popularité, l’acceptabilité ou la « stature présidentielle ». Une demande systématiquement à la fois si les Français souhaitent la candidature d’une personnalité et s’ils croient qu’elle aura lieu : le baromètre de l’ambition présidentielle Ifop-Fiducial.
Les deux réponses peuvent diverger fortement. Entre février 2025 et avril 2026, le souhait d’une candidature Marine Le Pen a peu varié, de 42,5 % à 39,4 %, et celui d’une candidature Jordan Bardella est resté stable, autour de 43 %. Mais le pronostic s’est inversé : la part des Français croyant à une candidature Le Pen est passée de 74 % à 52 %, tandis que Bardella montait de 60 % à 74 %.
Ces chiffres ne disent pas qui gagnera. Ils mesurent quelque chose que les intentions de vote ignorent : la crédibilité même d’une candidature.
C’est ce qu’il faudra observer après la primaire socialiste d’octobre. Les instituts testeront-ils tous les candidats enregistrés dans des hypothèses comparables ? Le vainqueur bénéficiera-t-il de la bosse habituelle ? Et, surtout, en restera-t-il quelque chose en janvier ?
À huit mois du scrutin, les sondages ne se contentent pas de mesurer la course. En choisissant les noms qu’ils rendent visibles — et peut-être demain ceux qu’ils aideront à départager —, ils contribuent déjà à en dessiner le départ.



