Raphaël Glucksmann vient de remporter la primaire du pôle social-démocrate dès le premier tour avec 66,13 %. C’est une victoire nette. Deux instituts mesurent désormais une hausse de Glucksmann après la primaire. Chez OpinionWay, il rejoint même Mélenchon et Philippe à 15 % dans l’un des scénarios. Reste à savoir si cette progression durera, si son camp suivra et à qui elle fera le plus de tort. Car la liste des candidats est loin d’être arrêtée : le centre et la droite pourraient s’unir, les écologistes se maintenir, d’autres candidatures se maintenir. Les recoupements entre électorats aident à lire ces scénarios.
Le rebond est là. Reste à le faire durer.
Nous avons étudié vingt-deux désignations depuis 1995, en comparant l’évolution du vainqueur à celle de ses concurrents. Après une désignation disputée, le vainqueur gagne en moyenne 3,4 points pendant les six premières semaines. Deux à quatre mois plus tard, il ne reste que 0,9 point d’avantage. Au-delà, il s’est effacé.
Quand le vainqueur était connu d’avance, nous ne trouvons pas de rebond. La désignation aide surtout quand elle met fin à une vraie compétition.
Les voix des perdants ne s’ajoutent pas au score du vainqueur : les sondages proposaient déjà Glucksmann à la place de Faure. Ses quelque 11 % avant la primaire le plaçaient donc en seul représentant de ce camp. La victoire peut surtout lui apporter davantage de visibilité.
Avec 120 000 votants, contre près de trois millions en 2011 et deux millions en 2017, cette primaire pouvait sembler confidentielle. Les premiers sondages montrent pourtant une hausse sensible. Sa durée reste inconnue.
Comme Hollande en 2011, Glucksmann a été désigné 189 jours avant le premier tour. Un rebond automnal peut donc s’effacer avant avril. Notre estimation pour le printemps, qui ne lui accorde pas de bonus particulier pour sa victoire, lui donne environ 5 % de chances de se qualifier au 15 octobre.
Un premier indice est arrivé le 14 octobre. Dans le sondage Ifop réalisé du 12 au 14 octobre auprès de 1 390 personnes, Glucksmann obtient de 11,5 à 16 % selon les candidats proposés face à lui. Par rapport au précédent (29 septembre), il gagne 2,5 à 3 points à adversaires identiques. Philippe en perd 3 lorsqu’il est le candidat du centre ; quand Attal le remplace, celui-ci en perd 2. Mélenchon reste stable face à Philippe et gagne deux points face à Attal.
OpinionWay confirme et amplifie le mouvement. Son enquête pour Les Échos et Radio Classique, réalisée les 13 et 14 octobre auprès de 978 inscrits sur les listes électorales, donne de 13 à 16 % à Glucksmann. Il gagne quatre à cinq points par rapport aux 8 et 9 septembre, avec les mêmes candidats proposés. Sans Attal, il passe de 10 à 15 %, Philippe de 19 à 15 %, et Mélenchon reste à 15 % : les trois sont à égalité derrière Marine Le Pen, à 35 %. Avec Attal à la place de Philippe, Glucksmann passe de 12 à 16 %, Attal de 14 à 11 %, et Mélenchon reste à 15 %. Le stagiaire ne fait plus seulement de l’ombre à Philippe : dans ces deux scénarios, il le rejoint ou dépasse son remplaçant.
Deux instituts retrouvent donc une hausse de Glucksmann et un recul du centre, tandis que Mélenchon résiste. C’est un signal plus solide qu’un seul sondage, mais pas la preuve que les mêmes électeurs passent d’un candidat à l’autre. Les comparaisons portent aussi sur plusieurs semaines : on ne peut pas attribuer toute la hausse à la seule victoire de dimanche. Et la date de publication ne suffit pas.
Hollande et Aubry, Hamon et Valls
Le rebond passe ; l’unité du parti peut rester. Deux précédents résument l’enjeu.
En 2011, Aubry et Royal rallient Hollande, qui dispose d’un PS uni. Il termine à 28,6 %, près de son niveau d’avant la primaire : l’élan s’est effacé, le socle a tenu.
En 2017, Valls choisit Macron après sa défaite face à Hamon. Mesuré autour de 15 % après sa victoire, Hamon finit à 6,4 %. Les défections ont accompagné la chute.
Royal, largement désignée en 2006, rappelle aussi qu’une victoire écrasante ne garantit ni rebond ni unité.
Les traces de la campagne
Où se situe 2026 ? Plutôt entre les deux, et pas forcément plus près de 2011.
La campagne a laissé des traces, en particulier chez Ségolène Royal et Olivier Faure. Royal avait surnommé Glucksmann « le stagiaire » pendant la campagne ; elle a ressorti le mot le soir même sur franceinfo : « Le stagiaire a gagné la primaire, oui, malheureusement. » Elle dit respecter le choix des électeurs et promet son soutien — sauf si la ligne glisse vers le macronisme, auquel cas elle ne sera plus de la partie. Dans sa déclaration, elle a souhaité au vainqueur « la meilleure campagne possible », sans prononcer son nom, et appelé à « élargir le PS vers la gauche ». C’est un soutien sous condition, et la condition porte précisément sur le terrain où Glucksmann veut aller chercher des voix.
Olivier Faure, premier secrétaire du parti qui organisait la primaire, arrive deuxième avec moins de 15 %. Son rôle dans la campagne sera déterminant : la configuration de 2011 — une perdante qui tient l’appareil et le met au service du vainqueur — dépend désormais aussi de lui.
Et tout le monde n’était pas dans la primaire. François Hollande reste proposé dans certains sondages, et notre estimation tient toujours compte de la possibilité qu’il se présente. Le rassemblement dépasse les cinq candidats de dimanche.
Mélenchon : se taire, et attendre que Glucksmann gêne Philippe ?
Glucksmann a consacré une partie de son discours de victoire à la fin de « l’hégémonie » de Jean-Luc Mélenchon sur la gauche. Mélenchon, lui, est resté remarquablement discret. Il y a peut-être un calcul derrière ce silence, et les sondages permettent de le tester.
Pour Mélenchon, l’enjeu est aussi de finir deuxième, derrière Marine Le Pen. Quand Glucksmann et Philippe étaient tous deux proposés, Mélenchon obtenait 16,7 % et Philippe 16,0 %. Moins d’un point les séparait : une progression de Glucksmann pouvait donc changer leur ordre d’arrivée. Au 15 octobre, notre estimation donne à Philippe 46 % de chances d’accéder au second tour et à Mélenchon 44 %. Mais le dernier sondage OpinionWay rappelle qu’un troisième candidat peut entrer dans cette bataille : Glucksmann y atteint leur niveau dans un scénario. La course dépend aussi des candidats qui se présenteront vraiment.
Certains sondages permettent une comparaison très parlante : dans la même enquête, on propose une liste avec Faure, puis une autre avec Glucksmann à sa place. Les autres candidats restent les mêmes. Nous avons trouvé douze comparaisons de ce type, réalisées par six instituts, avec Philippe dans la course. Glucksmann y obtient en moyenne 11,8 %, contre 4,8 % pour Faure. Lorsque Glucksmann est proposé, Philippe obtient 2,7 points de moins, Roussel 1,2 point de moins, Tondelier 0,9 et Mélenchon seulement 0,5. Roussel et Tondelier n’étant pas proposés à chaque fois, leurs chiffres reposent sur un peu moins de comparaisons.
L’écart de sept points entre Glucksmann et Faure ne mesure donc pas un progrès depuis dimanche : il compare deux candidats différents. Le résultat indique néanmoins qui semble le plus gêné par une candidature Glucksmann : Philippe, puis les petites candidatures de gauche, davantage que Mélenchon. Il ne permet pas de suivre chaque électeur pour savoir s’il serait passé d’un candidat à l’autre.
Le nom des autres candidats compte aussi. Quand Attal remplace Philippe, Attal obtient 2,3 points de moins et Mélenchon 1,6 point de moins avec Glucksmann qu’avec Faure. Attention : nous n’avons que quatre comparaisons de ce type. Quand Glucksmann remplace Hollande, qui plaît déjà à une partie du centre, son avantage est plus modeste — environ trois points — et le score de Mélenchon change peu. On ne peut donc pas parler du candidat « du centre » ou « de la gauche » sans préciser son nom.
On retrouve le même indice d’un sondage à l’autre. Quand un institut interroge de nouveau les électeurs avec la même liste de candidats, les hausses de Glucksmann vont plutôt de pair avec des baisses de Philippe. On n’observe pas la même opposition avec Mélenchon. Cela renforce l’idée d’une concurrence au centre, sans prouver que ce sont les mêmes électeurs qui passent de l’un à l’autre.
Deux gauches, et une frontière avec le centre
Les sondages donnent aussi le détail des intentions de vote selon l’âge et la profession. Ils suggèrent une explication : Glucksmann et Philippe séduisent des groupes qui se ressemblent, notamment les plus âgés, les retraités et les cadres. Mélenchon est beaucoup plus fort chez les jeunes. Dans l’enquête Ipsos de septembre, il obtient en moyenne 42 % chez les 18–24 ans, contre 5 % pour Glucksmann. Les tableaux colorés ci-dessous permettent de comparer ces ressemblances entre tous les candidats : le bleu indique des électorats semblables, le rouge des électorats différents. Les nombres dans les cases sont des indices de ressemblance, pas des pourcentages de voix.
Si l’on regarde le vote de ces électeurs en 2022, l’histoire se précise. Glucksmann attire à la fois d’anciens électeurs de Macron et de Mélenchon. Dans cinq sondages Toluna-Harris de juillet à octobre, il fait mieux que Hollande auprès des deux groupes. Sur cent anciens électeurs de Macron, quatre ou cinq de plus choisissent Glucksmann que Hollande. Sur cent anciens électeurs de Mélenchon, environ deux de plus le choisissent. Cela ne signifie pas que Mélenchon perd ces voix aujourd’hui : dans ces mêmes sondages, il garde au moins aussi bien ses anciens électeurs. Et quatre ou cinq voix de plus sur cent anciens électeurs de Macron ne font pas quatre ou cinq points de plus dans l’ensemble du pays.
Le silence de Mélenchon reste compatible avec un calcul : laisser Glucksmann prendre des voix à Philippe pour passer devant lui. Les sondages Ifop et OpinionWay réalisés après la primaire montrent tous deux un Philippe en recul et un Mélenchon stable quand Philippe est le seul candidat du centre proposé. Mais ce pari pourrait trop bien fonctionner. Chez OpinionWay, Glucksmann rejoint Philippe et Mélenchon à 15 % dans le scénario sans Attal. Avec Attal à la place de Philippe, il atteint même 16 %, contre 15 % pour Mélenchon. Un point ne suffit pas à établir une avance certaine, mais le risque est clair : en espérant voir Glucksmann affaiblir Philippe, Mélenchon pourrait laisser grandir un rival qui conteste sa place de seul candidat de gauche capable de se qualifier. Si cette hausse dure, l’argument du vote utile à gauche pourrait changer de bénéficiaire.
Glucksmann pourrait alors porter le débat sur les deux tours : pour la gauche, l’objectif est de se qualifier, puis de battre Marine Le Pen. Il pourrait soutenir que sa capacité à attirer aussi des électeurs du centre en fait le meilleur choix pour franchir ces deux étapes. Mélenchon ne pourrait plus seulement répondre qu’il est le mieux placé à gauche au premier tour : il lui faudrait aussi convaincre qu’il peut gagner le second. C’est un chemin possible pour Glucksmann. Les intentions de vote du premier tour et les ressemblances entre électorats ne suffisent pas à savoir qui battrait Marine Le Pen : il faut aussi comparer les sondages qui testent ces duels.
Les écologistes, Roussel et les autres
À gauche, une candidature écologiste peut compter même avec un petit score. Tondelier et Mélenchon attirent des électeurs assez proches par l’âge, la profession et le vote en 2022. Roussel et Mélenchon ont aussi des électeurs venus des mêmes camps politiques, mais leurs publics se ressemblent moins par l’âge et la profession. Appartenir à la même famille politique ne signifie pas séduire exactement les mêmes personnes.
Quand les sondages proposent Glucksmann plutôt que Faure, Roussel et Tondelier obtiennent tous deux des scores plus faibles. Leurs électeurs ne sont donc pas des voix promises à Mélenchon en cas de retrait. Mais nous ne pouvons pas dire combien iraient à chacun : les sondages proposent presque toujours Mélenchon, Roussel et Tondelier ensemble. Il manque des versions avec et sans eux pour comparer. La décision des écologistes ou de Roussel de se présenter, de renoncer ou de soutenir quelqu’un reste donc importante, sans que l’on puisse en chiffrer précisément l’effet.
Hollande est lui aussi un cas à part : il attire déjà une partie du centre. C’est pourquoi le remplacer par Glucksmann change moins les scores que de remplacer Faure.
Comparer les électorats aide ainsi à voir quels candidats pourraient se gêner, et pourquoi une alliance ou un retrait pourrait changer la course. Cela ne dit ni qui se présentera, ni pour qui ses électeurs voteront s’il renonce.







