À sept mois de l’élection présidentielle, Marine Le Pen occupe une position dominante. Derrière elle, la compétition reste ouverte : Édouard Philippe conserve l’avantage au centre, Jean-Luc Mélenchon entend s’imposer à gauche, et la primaire sociale-démocrate doit encore départager ses candidats.
Cette rentrée donne donc deux impressions à la fois : une favorite solidement installée et des adversaires qui n’ont pas fini de se disputer le droit de l’affronter. Voici où nous en sommes, et ce qui pourrait encore faire bouger la course.
Ce que dit notre modèle
Au 22 septembre 2026, le modèle Vᵉ République attribue à Marine Le Pen 77 % de chances d’être élue et 98 % de chances d’accéder au second tour. Édouard Philippe suit avec 15 % de chances de victoire et 49 % de chances de qualification pour le second tour ; Jean-Luc Mélenchon avec 5 % et 39 % respectivement.
Ce sont des probabilités issues d’un modèle, avec ses hypothèses et ses incertitudes. Elles ne doivent pas être confondues avec des intentions de vote.
Une enquête à suivre dans la durée
L’enquête Ipsos bva menée du 3 au 9 septembre mérite qu’on s’y attarde. Elle porte sur 13 060 personnes inscrites sur les listes électorales, contre 1 000 à 3 000 pour la plupart des autres enquêtes. Réalisée par Ipsos bva–CESI École d’ingénieurs, elle associe Le Monde, le CEVIPOF — le centre de recherches politiques de Sciences Po —, la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne. Ce travail commun entre sondeurs, chercheurs et journalistes en fait un rendez-vous particulièrement utile pour comprendre la campagne.
Un échantillon aussi large permet d’étudier plus finement les différences entre générations, catégories sociales et électorats. Toutes choses égales par ailleurs, il réduit aussi l’incertitude liée à la taille de l’échantillon. Il faut toutefois distinguer les 13 060 répondants de la base utilisée pour les intentions de vote, qui retient ceux qui se disent certains de voter et expriment un choix.
Son autre atout est le suivi des mêmes personnes au fil de la campagne. Le CEVIPOF annonce huit vagues d’enquête par panel entre septembre 2026 et juin 2027. On pourra ainsi regarder qui change de candidat, qui se mobilise ou qui renonce à voter. Une hausse dans un sondage devient beaucoup plus instructive lorsqu’on peut en reconstituer les mouvements individuels.
Le dispositif a déjà accompagné les présidentielles de 2017 et de 2022. En avril 2017, la vague des 16 et 17 avril plaçait Macron à 23 % et Le Pen à 22,5 %, contre 24,01 % et 21,30 % au premier tour. Mais en 2022, la vague du 2 au 4 avril, auprès de 12 600 personnes, mesurait Mélenchon à 16 %, contre 21,95 % le 10 avril. Elle plaçait néanmoins Macron et Le Pen aux deux premières places.
Ces exemples ne suffisent pas à établir un palmarès de fiabilité : les écarts peuvent tenir aux limites de l’enquête comme aux évolutions survenues après les interviews. Un grand panel reste sensible aux biais de recrutement et aux choix de redressement. Cette enquête en ligne par quotas nous aide à comprendre les évolutions du vote ; sa taille ne transforme pas les intentions déclarées aujourd’hui en certitudes pour demain.
Dans la vague de septembre, Marine Le Pen recueille entre 33 % et 35 % des intentions de vote au premier tour, selon les candidatures testées. Son avance est considérable.
Une avance exceptionnelle, des adversaires très bas
Pour mesurer cette avance, nous avons comparé les sondages de premier tour réalisés à un horizon similaire, entre 180 et 240 jours avant chaque présidentielle. Dans chaque configuration de candidatures, nous calculons l’écart entre le premier et le deuxième, puis nous faisons la moyenne de ces écarts.
Pour 2027, Marine Le Pen arrive en tête dans les 43 configurations disponibles : 33,8 % en moyenne, contre 17,3 % pour son concurrent le plus proche, soit 16,5 points d’avance. C’est la plus forte moyenne des neuf présidentielles couvertes par cette comparaison, devant 1981 (13 points) et 1988 (11,3 points). Le constat repose sur dix enquêtes de six instituts ; il reste à 16,5 points en donnant le même poids à chaque enquête.
Ce qui frappe est aussi la faiblesse du deuxième. Un candidat autour d’un tiers des intentions de vote a des précédents. En revanche, dans les huit campagnes antérieures, le deuxième se situait en moyenne entre 21 % et 27 %. L’avantage actuel de Marine Le Pen tient donc également à la difficulté de ses adversaires à concentrer les soutiens.
L’histoire invite toutefois à la prudence : Édouard Balladur, longtemps favori avant la présidentielle de 1995, a finalement été éliminé au premier tour. Une campagne peut transformer les rapports de force. Ce précédent ne permet pas pour autant de prévoir que Marine Le Pen perdra mécaniquement son avance.
Édouard Philippe reste mieux placé que Gabriel Attal, mais cet avantage n’est pas suffisant pour régler la question politique : comment le bloc central se départagera-t-il ? Les scores varient fortement selon les candidats présents. Être en tête de son camp ne suffit pas à obtenir le retrait de ses concurrents.
La bataille de l’attention
Les programmes peinent encore à trouver leur place dans le débat. Quelques propositions, en revanche, percent le bruit médiatique : le gel ou l’annulation d’une partie de la dette publique détenue par la banque centrale, défendu par Jean-Luc Mélenchon, ou les projets référendaires de Marine Le Pen, qui a notamment annoncé vouloir un referendum sur l’immigration.
Leur mise en œuvre mérite un examen bien plus précis que ne le permet une formule de campagne. Mais leur force médiatique tient justement à leur simplicité apparente : une promesse facile à retenir, un conflit facile à raconter.
Nous vivons une époque qui donne une prime à l’outrance. Pour percer dans le torrent d’informations, il faut frapper fort. Donald Trump en a fait une méthode. En France aussi, la capacité à imposer un sujet peut compter autant, dans un premier temps, que la solidité de la réponse proposée.
Cette bataille se joue à la télévision, mais aussi dans les podcasts, les entretiens en ligne et les extraits qui circulent sur les plateformes. La question sera de savoir quels candidats parviendront à transformer cette visibilité en confiance, puis en votes.
Une rentrée ne fait pas une élection
La tournée européenne de Jordan Bardella, marquée par les polémiques, rappelle que le RN peut connaître des difficultés de campagne malgré sa position dans les sondages. Encore faut-il établir si ces épisodes affectent durablement son électorat.
À gauche, la Fête de l’Humanité a offert à Jean-Luc Mélenchon une démonstration de force, tandis que Fabien Roussel était hué et le PS pris à partie. Ces scènes donnent à voir les tensions entre formations de gauche (irréconciliables ?). Elles ne disent pas, à elles seules, comment voteront les millions d’électeurs absents de la fête.
Les commentateurs tendent à sous-estimer ce qu’une bonne ou une mauvaise campagne peut changer, puis à surestimer le dernier épisode dont tout le monde parle. Entre les deux, il faut regarder ce qui dure : une progression qui se confirme dans plusieurs enquêtes, une candidature qui rassemble au-delà de son camp, ou un concurrent qui décroche.
La primaire, un pari risqué
La primaire sociale-démocrate est le prochain grand rendez-vous. Cinq candidats doivent s’y affronter : Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj, Emmanuel Maurel et Ségolène Royal. Les échanges sont déjà très vifs : Ségolène Royal, maîtresse dans l’art de la formule, a comparé Raphaël Glucksmann à un stagiaire.
Pour Glucksmann, gagner pourrait ne pas suffire. Une victoire nette, accompagnée d’une participation importante, lui donnerait un argument pour rassembler. Une victoire étriquée dans un scrutin peu mobilisateur risquerait, au contraire, de prolonger les contestations.
Le droit d’entrée de 15 euros pour les non-adhérents pose à cet égard une vraie question : combien de sympathisants accepteront de payer pour participer ? Le nombre de votants pèsera dans l’interprétation du résultat.
François Hollande, qui reste à l’écart de la primaire, pourrait bénéficier d’un vainqueur fragilisé. Une primaire qui ne règle pas la question du leadership lui laisserait de l’espace pour revenir dans le jeu.
Ce que les candidats ne maîtrisent pas
La campagne sera aussi bousculée par des événements qui échappent aux états-majors. Le vote du budget, une éventuelle motion de censure, l’évolution des taux d’intérêt et de la charge de la dette peuvent modifier les priorités du débat.
Il faut y ajouter les risques internationaux. Le 18 septembre, Emmanuel Macron a réuni les responsables politiques pour évoquer notamment les menaces hybrides russes et la sécurité énergétique. Ces risques d’ingérence, de cyberattaque ou de sabotage pourraient peser sur le déroulement du scrutin et sur les sujets qui occuperont les électeurs.
Le prix de l’essence et du diesel, leur disponibilité et, plus largement, le pouvoir d’achat peuvent également s’imposer dans la campagne. De nouvelles tensions sociales, voire un mouvement comparable aux gilets jaunes, pourraient en bouleverser le déroulement.
Il reste donc beaucoup de place pour la campagne. Les électeurs peuvent encore hésiter, changer de préférence ou revoir leur intention de participer. Invoquer l’idée que « les sondages se sont toujours trompés » n’aide guère à comprendre ces mouvements : une mesure prise aujourd’hui ne décrit pas nécessairement le vote de demain.
Marine Le Pen dispose d’une avance qui oblige ses adversaires à réagir. Les prochains mois permettront de voir lesquels sauront élargir leur soutien, se rassembler et convaincre. C’est cette évolution que nous suivrons, enquête après enquête.
Retrouvez nos prévisions actualisées et suivez Vᵉ République sur X pour les prochains points sur la campagne.


