Sur Le Figaro TV, Frédéric Dabi, de l’Ifop, souligne le calendrier de la mobilisation des lycéens : « Traditionnellement, six mois avant un vote, la France se calme. » Cette agitation à l’approche de la présidentielle pose deux questions distinctes : le moment est-il inhabituel ? Et annonce-t-il une sanction électorale ?
L’histoire invite à distinguer le sort d’un dirigeant de celui de son camp. Au printemps 2006, pendant la crise du CPE, la popularité de Dominique de Villepin passe de 52 % à 28 % dans le baromètre Ifop. Un an plus tard, la droite, emmenée par Nicolas Sarkozy, remporte la présidentielle puis les législatives. En juin 1968, après les barricades et la grève générale, les gaullistes obtiennent à eux seuls la majorité absolue des sièges.
Ces deux exemples ne prouvent pas que la rue soit sans conséquence. Ils montrent qu’une crise sociale et une défaite électorale ne sont pas synonymes. Les archives de ce site permettent d’aller au-delà de ces cas célèbres : elles réunissent des séries de popularité de l’exécutif depuis 1958 et les résultats de toutes les législatives de la Ve République.
Des revendications soutenues, une mobilisation discutée
Quatre enquêtes réalisées entre le 6 et le 9 octobre donnent un soutien ou une approbation compris entre 48 % et 57 %. Le mouvement rassemble davantage d’avis favorables que défavorables dans chacune, mais trois enquêtes sur quatre le situent au-dessus de 50 %.
Elabe pour BFMTV : 55 % de soutien ou de sympathie, 35 % d’opposition ; 1 001 adultes interrogés les 6 et 7 octobre.
Ifop pour LCI : 48 % de soutien ou de sympathie, 35 % d’opposition ; 1 000 adultes interrogés les 6 et 7 octobre.
Ipsos bva pour CESI et La Tribune Dimanche : 54 % d’approbation, 40 % de désapprobation ; 1 000 adultes interrogés les 7 et 8 octobre.
Cluster17 pour l’Opinion : 57 % de soutien, 33 % d’opposition ; 1 271 adultes interrogés du 7 au 9 octobre.
Les formulations et les réponses proposées diffèrent : Elabe et Ifop prévoient une réponse d’indifférence, Ipsos une absence d’opinion, Cluster17 les deux.
Ces résultats ne dessinent pas une évolution de l’opinion : les terrains se chevauchent, et Elabe et Ifop ont même interrogé leurs échantillons aux mêmes dates. L’écart entre leurs scores favorables s’accompagne d’un écart d’indifférence — 10 % chez Elabe, 17 % chez Ifop — tandis que l’opposition atteint 35 % dans les deux. Cela décrit une différence entre enquêtes, sans en identifier la cause. On ne peut donc ni lire le 57 % de Cluster17 comme une progression depuis le 48 % de l’Ifop, ni fondre ces quatre mesures en une cote unique.
Sur le fond, le soutien aux demandes est plus large. Elabe mesure 72 % de jugements favorables sur leur légitimité. Chez Ipsos, 82 % approuvent un nombre limité d’élèves par classe et 79 % un investissement accru dans la rénovation des établissements. Cela ne vaut pas adhésion à toutes les demandes : la réduction du nombre d’heures pour les lycéens ne recueille que 34 % d’accord dans cette enquête.
Il faut aussi distinguer soutien au mouvement et souhait de le prolonger. Chez Elabe, 55 % souhaitent son arrêt. Chez Cluster17, 53 % souhaitent qu’il s’arrête le plus vite possible, contre 35 % qu’il s’étende et se renforce, dans une question faisant référence aux propositions du gouvernement. Chez Ipsos, 69 % privilégient le dialogue plutôt que la fin du mouvement pour arrêter les violences et les dégradations : c’est un choix de réponse gouvernementale, pas une question équivalente sur la poursuite de la mobilisation.
Les lycéens occupent la 14e place parmi les 25 mesures de mouvements sociaux rassemblées par Elabe depuis 2017. Un niveau d’approbation dans le milieu du classement, loin des pompiers et des agriculteurs, mais au-dessus des contrôleurs SNCF.
Les enquêtes retrouvent des clivages d’âge et politiques. L’Ifop mesure 74 % de soutien ou de sympathie chez les 18-24 ans, contre 48 % dans l’ensemble de l’échantillon. Ipsos relève 62 % d’approbation chez les moins de 35 ans, contre 43 % chez les 60 ans et plus. Les catégories partisanes diffèrent aussi : sympathisants d’un parti chez Ifop et Ipsos, électeurs aux européennes de 2024 dans les tableaux de Cluster17. La convergence sur des publics jeunes et de gauche plus favorables est plus solide qu’une comparaison point par point de catégories différentes.
L’Ifop mesure également les lycéens en retrait par rapport à la mobilisation contre les retraites de mai 2023 : 48 % de soutien ou de sympathie, contre 57 % alors. Ces comparaisons portent sur des mouvements et des moments précis ; elles ne constituent pas un classement universel des mobilisations.
Ce qui bouge dans les sondages
Pour une sélection de dix-huit épisodes depuis 1968 — mobilisations étudiantes, conflits sociaux, manifestations et émeutes — nous comparons la popularité du président et du Premier ministre le mois précédant le début de l’épisode et le mois suivant sa fin. Les données Ifop permettent cette comparaison dans dix-sept cas pour le président et quinze pour le Premier ministre resté en fonction.
La popularité évolue aussi en dehors des crises. Nous situons donc chaque variation par rapport à l’évolution moyenne du même dirigeant, dans le même baromètre, sur toutes les fenêtres disponibles de même durée où il exerce la même fonction. Cette référence comprend les périodes de mobilisation et leurs chevauchements. L’écart obtenu décrit une variation inhabituelle ; il n’isole pas l’effet du mouvement de celui d’une réforme, d’un scandale ou de la conjoncture.
Dans cet échantillon, l’écart moyen est de −3,6 points pour le président et −3,3 pour le Premier ministre. Le président fait moins bien que sa référence de plus de trois points dans dix des dix-sept cas, et mieux de plus de trois points dans un seul. Les données Verian (ex-Sofres), disponibles pour un échantillon différent, donnent également des écarts moyens négatifs : −3,3 points pour le président et −4,5 pour le Premier ministre. Mais les deux baromètres divergent parfois nettement sur un épisode, notamment en 1995.
Certaines crises fragilisent particulièrement le Premier ministre. Villepin perd 24 points observés pendant le CPE, soit un écart d’environ −21 points par rapport à sa référence. Jacques Chirac, à Matignon, perd 12 points pendant la contestation du projet de loi Devaquet. Édouard Philippe en perd dix entre octobre 2018 et février 2019, soit un écart d’environ −9 points. Ces cas illustrent le rôle de fusible ; les moyennes ne montrent toutefois pas une perte systématiquement plus forte à Matignon qu’à l’Élysée.
Pour comparer les horizons sans changer la composition de l’échantillon, nous conservons les épisodes disposant d’une observation du même titulaire à 1, 4, 7 et 13 mois : treize pour le président, huit pour le Premier ministre. Dans ce suivi, l’écart présidentiel passe de −4,2 points à un mois à −3,4 à quatre mois, −3,1 à sept mois et −0,1 à treize mois. Celui du Premier ministre passe de −3,6 à −2,4, puis −1,3 et +0,7 point. L’atténuation apparaît progressive, surtout pour le président.
Ce contrôle laisse toutefois de côté les dirigeants partis avant treize mois et les épisodes aux données incomplètes. Il ne mesure pas le coût politique de ces départs. L’annexe présente aussi le suivi à effectifs variables, qui donne une atténuation plus rapide à quatre mois. Le choix de l’échantillon compte donc : aucune de ces moyennes ne prouve que les électeurs ont oublié la crise.
Ce qui se passe dans les urnes
Pour les quinze législatures allant de 1962 à 2024, nous comparons le score au premier tour du camp qui gouvernait pendant la législature, lors du scrutin initial puis du suivant. Le résultat d’ensemble est simple : ce camp recule dans douze cas et progresse dans trois. La variation médiane est de −5,8 points.
Deux des trois progressions suivent des crises majeures : Mai 68 et les conflits de la période 2002–2007, notamment les retraites de 2003 et le CPE. Une grande mobilisation peut donc précéder une victoire du camp qu’elle conteste.
La taille des variations dépend cependant de la définition du camp. Dans le périmètre « UMP et alliés » retenu ici, la progression de 2002 à 2007 est de 6,7 points. En ajoutant l’UDF au score initial de 2002, elle serait d’environ 1,9 point. La victoire de 2007 demeure ; l’ampleur du gain change. Les recompositions politiques empêchent de traiter ces séries comme le suivi d’une coalition immuable.
Il serait également trompeur de séparer sans précaution des législatures « calmes » et « agitées ». Les lycéens de 1990 et de 1998 figurent dans notre sélection d’épisodes ; la grève des mineurs de 1963, Lip, les mobilisations contre la réforme Haby et les conflits de la sidérurgie rappellent que les autres périodes n’étaient pas nécessairement calmes. Avec si peu de législatures, le classement de quelques épisodes suffit à déplacer les médianes des groupes. L’annexe donne ces variantes ; nous n’en tirons pas de conclusion sur un effet électoral moyen de la rue.
Les résultats permettent une affirmation plus limitée : la sanction n’est pas automatique. Ils ne disent pas ce qu’aurait été chaque scrutin sans mobilisation. Ils ne permettent pas non plus de prévoir une présidentielle à partir de seuls résultats législatifs.
Mai 68, le contre-exemple fondateur
Mai 68 structure l’imaginaire de la contestation française depuis près de soixante ans : les barricades du Quartier latin, la grève générale, le pouvoir qui vacille, le départ de Charles de Gaulle à Baden-Baden le 29 mai.
Le lendemain, de Gaulle dissout l’Assemblée et ses partisans défilent sur les Champs-Élysées. Aux élections des 23 et 30 juin, son camp progresse en voix. Dans notre regroupement des candidatures gaullistes et alliées, son score au premier tour passe de 38,8 % à 46,4 %. Le résultat le plus spectaculaire est en sièges : le groupe UDR compte 293 députés sur 487, auxquels s’ajoutent 61 Républicains indépendants. Les gaullistes disposent à eux seuls de la majorité absolue.
Cette victoire est souvent interprétée comme une demande de retour à l’ordre. Le scrutin ne révèle pourtant pas, à lui seul, les motivations de chaque électeur. Et la victoire du camp ne règle pas le sort du dirigeant : la popularité de de Gaulle passe de 61 % en avril à 52 % en juillet dans nos données Ifop. Il quittera le pouvoir en avril 1969, après l’échec de son référendum. La victoire de juin n’est donc ni une preuve d’absence d’usure, ni une garantie pour la suite.
Et 2026 ?
Les nouveaux sondages éclairent déjà le jugement sur le gouvernement, mais pas une sanction électorale. Cluster17 mesure 74 % de critiques sur la gestion des manifestations et des blocages. Parmi ceux qui la jugent inadaptée, 52 % trouvent la réponse trop ferme et 35 % pas assez ferme. Un même jugement négatif peut donc réunir des attentes opposées. Source : Cluster17, rapport, p. 20 et 24.
Il existe désormais aussi une mesure de popularité prise pendant la mobilisation. Dans le baromètre Ipsos des 7 et 8 octobre, 15 % portent un jugement favorable sur l’action d’Emmanuel Macron, soit un point de moins qu’en septembre ; Sébastien Lecornu recueille 22 %, soit deux points de plus. Ces petites variations ne suffisent pas à établir une baisse ou une hausse liée au mouvement. Elles ne sont pas non plus directement comparables aux satisfaits Ifop utilisés dans notre analyse historique. Source : baromètre Ipsos bva d’octobre.
Un sondage présidentiel a également été réalisé pendant la mobilisation : Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL a interrogé 2 004 inscrits sur les listes électorales du 5 au 8 octobre, pour une publication le 12. Le thème de l’éducation et de la formation est cité par 22 % des inscrits parmi les cinq thèmes qui compteront le plus dans leur vote, au huitième rang ; l’institut décrit cette proportion comme relativement stable depuis le lancement du baromètre. Cela mesure une priorité déclarée, pas l’absence d’effet électoral de la crise. La vague précédente, menée du 22 au 24 septembre, était déjà postérieure au début du mouvement : sa comparaison avec octobre ne fournit donc pas un véritable avant/après des manifestations. Source : Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL.
Les séries Ifop et Verian de nos calculs historiques restent arrêtées en septembre 2026. Les enquêtes d’octobre décrivent les premières semaines de la crise ; elles ne permettent encore ni le recul d’un an de notre comparaison, ni un pronostic sur la présidentielle. L’issue de la mobilisation, les réponses du gouvernement et les autres événements compteront aussi.
La rue peut faire retirer un texte, fragiliser un Premier ministre et déplacer le débat. Elle ne suffit pas, à elle seule, à prédire le prochain scrutin.





