Le 28 septembre, Mediapart publiait une enquête attribuant à Jordan Bardella des écrits antisémites datant de l’été 2013, quand il avait 17 ans. Le journal a publié des documents le 1er octobre pour étayer son enquête. Le président du RN dénonce des faux. Marine Le Pen, qui avait annoncé qu’elle le nommerait Premier ministre, soutient sa défense. L’effet sur les intentions de vote reste une question ouverte.
Sur les marchés financiers, une mauvaise nouvelle qui est attendue est déjà intégrée dans les cours (en anglais “it’s already priced in”). Et si le passé du RN l’était aussi dans les choix de ses électeurs ? Quoi qu’il advienne, ce n’est pas la première “affaire” mettant en cause un dirigeant politique (Wikipedia propose même une liste de scandales politiques français), mais toutes ne se ressemblent pas, de par leur nature ou leurs conséquences.
Des précédents, pas de règle claire
François Fillon et l’emploi de son épouse Penelope, 2017. C’est le scandale qui vient le plus immédiatement à l’esprit, il est révélé par Le Canard enchaîné le 25 janvier 2017. Le candidat de la droite passe ainsi d’environ 24-25 % à 18-19 % dans les sondages, et termine troisième avec 20,01 % derrière Marine Le Pen à 21,3 %, ratant ainsi la qualification pour le second tour. Il glissait déjà depuis sa primaire, mais l’essentiel s’est joué en trois semaines. Son image de probité était directement contredite et ses électeurs avaient une solution de rechange, Emmanuel Macron.
Cahuzac et le compte caché en Suisse, 2013. Après des mois de dénégations face aux révélations de Mediapart, l’ancien ministre du Budget reconnaît le 2 avril avoir détenu un compte non déclaré à l’étranger. Hollande tombe à 26 % de jugements favorables chez Ipsos, cinq points de moins qu’en mars. Il baissait déjà : le sondage n’isole pas l’effet de l’affaire. Mais un ministre chargé de lutter contre la fraude fiscale pris en faute peut fragiliser la promesse d’exemplarité de tout un gouvernement.
Bardella et « Complément d’enquête », janvier 2024. L’émission lui attribue le compte X « RepNat du Gaito », aux contenus racistes, ce qu’il dément. Dans les sept instituts qui mesurent sa liste pour les européennes avant et après, elle reste pratiquement stable : +0,24 point en moyenne. Une accusation de ce type avait donc déjà atteint Bardella sans décrochage visible.
Marine Le Pen et les assistants parlementaires du Front National au Parlement européen. En février 2017, son refus de répondre aux policiers n’entraîne pas de recul visible des intentions de vote dans les six séries comparables. Après sa condamnation du 31 mars 2025, les baromètres de popularité ne montrent pas de décrochage général : l’Ifop mesure quatre points de bonnes opinions en moins entre mars et mai, puis un rebond de trois points en juin ; Elabe reste stable juste après le verdict, puis gagne deux points d’image positive fin avril.
Les « brebis galeuses » des législatives de 2024. Des candidats RN sont épinglés pour des propos racistes, antisémites ou complotistes. Dans notre comparaison des 130 candidatures exposées encore présentes au second tour avec les 311 autres, ils font 0,07 point de moins que prévu (intervalle à 95 % : −0,5 à +0,3), après prise en compte du premier tour, des réserves de voix et des adversaires. Nous ne détectons pas de pénalité supplémentaire propre aux candidats épinglés. Mais le RN et ses alliés ont obtenu moins de sièges que ne le prévoyaient les dernières projections au second tour. Les révélations ont pu raviver la mauvaise réputation du parti et renforcer le front républicain contre tous ses candidats.
Jean-Marie Le Pen et le « détail », 2015. Il réaffirme que les chambres à gaz sont un « détail » de la Seconde Guerre Mondiale, puis défend Pétain. Après plusieurs mois de conflit, le FN l’exclut. Cette rupture peut servir la stratégie de dédiabolisation de sa fille. Le parti obtient ensuite 27,7 % au premier tour des régionales. Cette succession ne mesure pas l’effet propre de l’exclusion. Écarter un dirigeant peut aussi être une façon de protéger le parti.
Trump et Access Hollywood, 2016. Un mois avant la présidentielle face à Hillary Clinton, une vidéo révèle des propos très explicites vantant des agressions sexuelles. Une étude trouve un recul modeste, mais significatif, de son soutien. Il gagne pourtant l’élection : un coût réel peut rester compatible avec la victoire. Les raisons de rester fidèle à un candidat peuvent l’emporter sur la réprobation de ses propos.
Sarkozy et la note libyenne, 2012. Entre les deux tours, Mediapart publie une note présentée comme un accord de financement de sa campagne de 2007 par la Libye. Sarkozy dénonce un faux. En 2025, le tribunal juge cette pièce probablement fausse, sans accuser le journal de l’avoir fabriquée, tout en condamnant Sarkozy pour association de malfaiteurs sur d’autres éléments. La décision est frappée d’appel. L’effet propre de cette publication sur le vote de 2012 n’est pas isolé ici : une controverse sur les preuves peut durer bien au-delà d’une campagne.
En Allemange, Herbert Aiwanger et le tract antisémite, 2023. Cette affaire, peu connue en France, est en certains points similaire à celle qui affecte Jordan Bardella aujourd’hui. La presse révèle un tract retrouvé dans son cartable à 17 ans. Le dirigeant bavarois nie l’avoir écrit ; son frère en revendique la paternité. Maintenu au gouvernement, Aiwanger voit son parti obtenir 15,8 % en octobre, contre 11,6 % en 2018. Une solidarité contre une attaque perçue comme politique est une explication possible. Cette comparaison entre deux élections distantes de cinq ans ne prouve toutefois pas que l’affaire lui a rapporté des voix.
Les premiers chiffres de l’affaire Bardella
Le baromètre d’image du Rassemblement National publié par Verian en janvier 2026 donne de très bons éléments de contexte : 41 % des Français considèrent aujourd’hui le RN comme un danger pour la démocratie, contre 75 % pour le FN en 1997. Seuls 5 % des sympathisants RN le jugent antisémite, et 29 % des sympathisants LR. Cela peut favoriser le rejet des accusations ou leur classement dans un passé supposé dépassé.
Au vu des premiers baromètres de popularité, aucun choc ne se dessine. Verian (27–29 septembre) note une légère érosion : 40 % de cote d’avenir pour Bardella, 39 % pour Le Pen. Elabe (29–30 septembre) les donne stables à 37 % de bonne image chacun ; Bardella reste à 90 % chez les électeurs de Le Pen et Zemmour. Le terrain de Verian chevauche le premier article, celui d’Elabe le suit ; tous deux précèdent les documents du 1er octobre.
La dernière enquête de vote disponible, l’Ifop des 25–29 septembre, ne montre pas non plus de décrochage : dans les trois configurations identiques à celles d’août, Le Pen perd un point dans une et reste stable dans deux, à 32, 33 et 34 %. Mais son terrain est à cheval sur le premier article. Nous n’avons donc pas encore d’intentions de vote mesurées entièrement après la publication des documents.
YouGov pour Le HuffPost (29 septembre–1er octobre, 1 007 adultes) pose directement la question de la gravité si les révélations étaient avérées. Chez les personnes proches du RN, 62 % les jugeraient peu ou pas graves, contre 29 % de l’ensemble des Français. Dans ce même groupe, 92 % s’opposent à la démission de Bardella et 90 % à ce que Le Pen prenne ses distances. La demande de sanction est faible dans la base. Ce sondage ne mesure toutefois ni la croyance dans l’authenticité des écrits, ni un changement de vote, et son terrain s’achève le jour de la publication des documents.
Une affaire peut peser sans faire basculer l’élection
Aucun des précédents ne permet de conclure à une règle automatique. L’effet d’une affaire dépend de ce que les électeurs croient, de l’image du candidat, des alternatives disponibles et du moment des révélations. Une attaque peut même être reçue comme une preuve de l’hostilité du « système » et souder un camp.
À ce stade, les premiers signes suggèrent un impact limité, surtout dans la base du RN, celle du premier tour. Notre moyenne des sondages donne à Marine Le Pen un score incroyablement stable depuis des mois, et ce malgré un début de campagne jugé plutôt raté, en partie au moins à cause de Jordan Bardella (interdiction du voile, guerre des clans, tournée européenne minée par les polémiques, vie privée bling-bling). Par contre, pour le second tour il faut élargir et convaincre au-delà de sa base pour obtenir des reports de voix favorables ; c’est le point faible de Marine Le Pen qui a déjà échoué deux fois dans cet exercice en 2017 et 2022. C’est peut-être plutôt là que l’impact pourrait se faire sentir.
Il est également possible que ce ne soit que le début de cette affaire, et qu’elle devienne un feuilleton à rebondissements qui viendrait polluer le message de la candidate RN, déjà pressée de tourner la page en parlant des incidents en marge du blocage des lycées.
Enfin, Marine Le Pen a de la marge : dans les trois configurations comparables de l’Ifop, elle conserve 12 à 19 points d’avance sur son poursuivant au premier tour. Quelques points perdus ne lui coûteraient pas la première place. Au second, les duels récents face à Philippe la donnaient à 52–57 % : elle pourrait absorber une pénalité modeste dans les sondages les plus favorables, mais deux points suffiraient à effacer l’avance la plus étroite. L’affaire peut donc avoir un effet sans renverser le rapport de forces. C’est cette marge qu’il faudra surveiller.




